Rupture ou continuité

Dans quelle mesure le livre électronique tranche-t-il radicalement sur le livre et sur les autres supports de l'écrit, tant sur ceux qui ont existé avant le livre, que sur ceux qui ont coexisté avec lui, emblèmes, enseignes, insignes, affiches, tableaux, peintures d'églises, prédelles et retables, telle est la première des questions. Tous s'accordent pour voir là une évolution capitale, mais des discordances se font entendre dès que l'on cherche à qualifier précisément cette évolution et à lui trouver des précédents.

Certains y voient une révolution analogue, par sa portée, au bouleversement qui a accompagné la naissance de l'écrit ; d'autres, moins radicaux, considèrent que cette révolution s'apparenterait à celle qu'a opérée l'imprimerie : l'édition ne serait plus enfermée dans le cadre imposé à la page matérielle, support indispensable du livre imprimé. Des jeux de pointeurs commandant l'ouverture de multiples fenêtres sur les multiples facettes des textes, ajouteraient des dimensions supplémentaires transverses à la bidimentionalité des pages.

Certains se placent sur le plan des supports : tout cela aurait essentiellement à voir avec l'introduction du papyrus et l'abandon des tablettes de cire ou d'argile. Il y aurait là, avec l'électronique, une matière nouvelle, ductile à l'infini, qui se substituerait, du fait de sa souplesse, aux matières antérieures ; pour ce qui touche à la communication, l'histoire serait toujours allée dans le sens d'une flexibilité et d'une densité croissante, passant des cailloux peints et des ossements gravés, aux tablettes d'argiles, puis au papyrus, au parchemin, et enfin au livre imprimé... A cet égard point de soucis... le livre électronique va dans le sens de l'histoire !

D'autres enfin n'y voient qu'un changement quantitatif, un changement d'importance, certes, un changement d'échelle, mais un changement dans la continuité, un simple changement de vitesse d'accès et de taille... La grande coupure dont nous serions les héritiers se situerait au Vème siècle avec la passage du rouleau au livre, c'est-à-dire avec la transition qui a permis d'aller au delà d'une lecture linéaire et exhaustive pour accéder à une lecture sélective et judicieuse, ce que le seul défilement du rouleau rendait impossible.

Selon les analogies évoquées, les perspectives et les préoccupations changent. D'un côté, pour ceux qui s'émerveillent du bouleversement au point d'y voir une véritable révolution, il convient, dès à présent, de réfléchir aux modes de pensée qui naîtront de la familiarité avec ces nouveaux supports. La passage du texte à l'hypertexte, c'est-à-dire d'une lecture suivie et imposée, à un accès multiple, sans effort et quasiment instantané, pourrait transformer l'espace mental de lecteurs qui, rompant avec la tradition intellectuelle classique, ne soumettraient plus leur esprit à des enchaînements linéaires de raisons. Il y aurait, derrière cette profusion de parcours de lecture, naissance d'une nouvelle forme de pensée, fille du zapping et de l'image, que certains vont jusqu'à qualifier d'hypertextuelle.

Dans un ordre d'idées proche, certains se prennent à rêver de perspectives stupéfiantes: la séparation apparemment irréductible du texte et de ses lecteurs pourrait être abolie dans un futur proche, de sorte que seraient désormais possibles des voyages organisés entre les signes, devenus tangibles et palpables au sein de la page matérialisée grâce aux progrès des réalités augmentées, ou, plus prosaïquement, des incursions dans l'univers du récit rendu immédiatement perceptible par les techniques de création des mondes virtuels...

Sans aller jusqu'à adhérer pleinement à cet enthousiasme visionnaire, plusieurs ont souligné qu'une porosité tendait à s'introduire dans la frontière auteur-lecteur grâce aux ressources de l'interactivité : le parcours original de chacun dans le livre devenu combinatoire s'apparenterait à une forme d'écriture. À cela s'ajouterait la possibilité de personnaliser le livre en introduisant des annotations ou en modifiant les parcours offerts selon le profil ou l'attitude des utilisateurs ; c'est ce que l'on appelle les documents actifs.

À cet égard, notons que le papier, tout passif qu'il soit, semble avoir encore quelques vertus, et que ses jours ne soient pas comptés... Le besoin d'un support physique sur lequel écrire et conserver laisse à la technologie "papier-crayon" un "créneau" sur lequel les machines ne parviennent toujours pas à s'imposer. Il se peut toutefois que l'organisation même du support papier soit modifiée par les habitus informatiques : le format dit "à l'italienne", auquel correspond la présentation cathodique usuelle, pourrait peut-être graduellement s'imposer... Au demeurant, à notre connaissance, aucune étude de psychologie sociale qui viendrait confirmer cette hypothèse n'a, à ce jour, été exécutée.

À côté de ceux qui explorent les mutations vertigineuses qui se préparent, d'autres préfèrent souligner la continuité et mettre en relief la chaîne qui relie le nouveau à l'ancien. Il ne faudrait pas que les projecteurs braqués sur les techniques actuelles nous éblouissent au point de nous faire oublier que les pratiques anciennes, en particulier les stratégies d'écriture, sont, elles aussi, pour la plupart, non linéaires. Les jeux d'indexation propres à l'hypermédia se rapprochent des modes d'indexation inaugurés, à la fin du XIIe siècle, par l'introduction de tables des matières et par la division en chapitres, puis perfectionnés par l'ordre alphabétique dans les encyclopédies. Ils se rapprochent aussi des modes d'indexation offerts par les bibliothèques et par leurs catalogues raisonnés, ce qui abolit les frontières entre ouvrages, faisant des hypertextes, de grandes bibliothèques. Sur le fond, le livre électronique reposerait donc sur des principes d'organisation nés il y a quinze siècles avec le passage du rouleau au livre, même s'il y a bien plus dans l'hypertexte que dans le livre classique du fait des accès multiples, de la présence d'images, d'images animées et de son, et de la possibilité d'introduire des annotations...
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