Compte Rendu SPI-CNRS-Japon

Compte Rendu SPI-CNRS-Japon

Fichier : AIST_95.html

Auteur : Jean-Pierre Briot

Mots-clés : AIST, MITI, recherche, industrie, financement, programmes.

Date : Été 1995

Note : Une version (d'architecture) différente de cet article est parue sous le titre "L'AIST : Promoteur et coordinateur de la recherche industrielle et de la coopération internationale", dans l'ouvrage "L'État du Japon" aux Éditions La Découverte, édité par J.-F. Sabouret, 1995.

Résumé

Cet article décrit les activités de l'Agence des Sciences et Techniques Industrielles (AIST) du Ministère japonais de l'industrie (MITI). L'AIST intervient comme promoteur et coordinateur de la recherche industrielle à long terme par création et financement de programmes et d'instituts. L'article replace l'action de l'AIST dans le contexte général de la recherche japonaise, analyse des exemples de programmes et d'instituts, et enfin résume les tendances actuelles de globalisation et de flexibilité de gestion.


L'AIST : Promoteur et coordinateur de la recherche industrielle à long terme au Japon

L'Agence des Sciences et Techniques Industrielles (souvent connue sous l'acronyme anglais AIST) est la principale composante recherche et développement (R&D) du Ministère de l'Industrie et du Commerce Extérieur (ce ministère étant lui-même en général connu sous l'acronyme anglais MITI).

Contexte

Mais avant de détailler les rôles de l'AIST, il nous faut la replacer rapidement dans le dispositif général de R&D japonais. Les trois principaux ministères en matière de R&D sont en pourcentage du budget total gouvernemental de R&D : le Ministère de l'Éducation, Science et Culture (Monbusho) avec 46%, la Science and Technology Agency (STA) avec 26%, et enfin le MITI avec 12%, c'est-à-dire 297 milliards de Yens en 1995 (équivalents à plus de 15 milliards de Francs). Cependant la plus grande part du budget du Monbusho part dans la gestion des écoles et universités (par exemple 10 fois plus de dépenses en repas des écoles qu'en recherche), et le STA est surnommé par nombre la Space and Nuclear Power Agency, comme ces deux secteurs représentent plus de 4/5 de son budget. En conséquence le rôle du MITI dans la R&D est traditionnellement très fort et même craint par beaucoup.

L'action du MITI en matière de R&D est en premier lieu dévolue à son agence spécialisée, l'AIST, dont le budget est de 133 milliards de Yens en 1995, c'est-à-dire environ 45% du budget de R&D du MITI. Le reste est distribué principalement à des organismes semi-publics, et en premier lieu la New Energy and Industrial Technology Development Organization (NEDO) et le Japan Key Technology Center (Key-TEC). De tels organismes jouent un rôle clé dans cette synergie entre incitations/subventions gouvernementales et actions industrielles. Nous allons y revenir plus loin.

Il nous faut enfin rappeler qu'une des caractéristiques fondamentales de la R&D au Japon est qu'elle est essentiellement industrielle (plus de 80% au Japon à comparer avec moins de 50% en France). Cette recherche industrielle est en majorité appliquée, ou du moins à court terme. Seuls les grand groupes industriels ont les moyens de recherche fondamentale ou/et à plus long terme. L'AIST va en conséquence permettre d'organiser et de cofinancer des recherches à long terme, éventuellement risquées, et développées en commun par plusieurs sociétés qui ne pourraient pas nécessairement en avoir les moyens individuels. L'AIST intervient donc en matière de recherche à long terme comme un promoteur, un financier et un coordinateur comme nous allons le voir.

Activités

L'AIST conduit tout d'abord directement des recherches à long terme dans ses 15 instituts de recherche, regroupant environ 2500 chercheurs. Les principaux sont situés dans la technopole de Tsukuba, à une heure au nord de Tokyo. Un des plus connus (et le plus grand) se trouve être l'Electrotechnical Laboratory (ETL), spécialisé en électronique et informatique. En plus de ces centres de recherche à long terme, l'AIST définit et organise régulièrement de nombreux projets communs de recherche (le budget de l'AIST se répartit d'ailleurs à peu près également entre laboratoires propres et projets/programmes). Un tel projet sera alors cofinancé par le MITI et par les participants industriels en association avec des universitaires.

Un exemple de projet de coopération à l'échelon national est le médiatique projet de recherche sur les ordinateurs de 5ème génération. Ce projet a duré dix ans (1982-92 plus deux ans de continuation) et avait pour sujet le développement d'une nouvelle race d'ordinateurs fondés sur le raisonnement logique et le parallélisme. Il a réuni dans un institut de recherche créé pour l'occasion en plein centre de Tokyo, l'ICOT, des chercheurs venant des différentes sociétés informatiques japonaises participantes (le reste provenant essentiellement de ETL). Ces chercheurs y séjournaient en général pour une durée de deux ans avant d'aller irriguer au retour cette nouvelle culture dans leur entreprise d'origine. Ce projet a été un relatif échec car l'industrie n'a pas suivi la voie tracée (malgré les intérêts du travail de défrichage et des avancées techniques). Cependant ce projet a développé une formation continue et a fait travailler ensemble des ingénieurs de diverses entreprises. Ceci a sans conteste été un des éléments permettant au Japon de rattraper la plus grande partie de son retard en matière de logiciel informatique.

Tendances

Un des axes prioritaires depuis la deuxième moitié des années 80 est l'internationalisation, étape vers le but final la globalisation. La vision techno-économique du MITI est en effet celle d'une technologie globale à l'échelle de la planète. La première étape, l'internationalisation, est déjà en cours. Les différents instituts de recherche accueillent un nombre croissant de chercheurs étrangers et de grands projets internationaux sont lancés (par exemple le projet de recherche fondamentale Human Frontier sur les principes et fonctions du cerveau, et dont l'administration générale se trouve à Strasbourg). La pluridisciplinarité n'est pas en reste avec en particulier la conjugaison récente de deux projets existants sur l'énergie et sur l'environnement en un projet global baptisé New Sunshine Program (dans le nouveau cadre du Industrial Science and Technology Frontier Program, défini en 1993).

On peut enfin mesurer l'évolution entre le projet d'informatique 5ème génération et son successeur, baptisé Real World Computing. Ce dernier est organisé sur la base d'un partenariat ouvert aux institutions publiques non japonaises. D'ailleurs l'expérience qu'il dégagera en matière de partage des propriétés intellectuelles a d'ores et déjà définie comme modèle par l'AIST. Le projet propose une approche compétitive interne où plusieurs voies alternatives peuvent être développées avant une évaluation et des choix à mi-parcours. Enfin il se déroule de manière décentralisée dans différents laboratoires industriels et à ETL. Le laboratoire central du projet situé à Tsukuba garde cependant une vocation de coordinateur et d'intégrateur. Ceci illustre les tendance actuelles de gestion plus flexible et décentralisée des organisations des projets mais, comme nous allons le voir, également des organismes de financement ainsi que de recherche.

Le MITI avait créé en 1980, après la deuxième crise pétrolière, la New Energy and Industrial Technology Development Organization (NEDO), organisation semi-publique à l'origine spécialisée dans la R&D sur les énergies de remplacement. Depuis 1988 l'AIST lui délègue de plus en plus la gestion de plusieurs des activités de coordination de programmes généraux (et donc non spécifiquement en matière d'énergie). À terme se découpe ainsi la planification de la R&D organisée par l'AIST à l'intérieur du MITI, et la gestion quotidienne de plus en plus à la charge du NEDO. Le statut semi-public du NEDO (bien qu'il reçoive la plupart de son budget du MITI) peut lui faciliter la coordination public/privé. Plus encore, il offre l'avantage d'une gestion plus souple de son personnel, à l'inverse des ministères qui ne peuvent plus en augmenter le nombre.

Enfin, pour promouvoir la création d'instituts semi-publics de recherche de premier plan, le MITI et le Ministère des Postes et Télécommunications (MPT) ont supervisé la création en 1985 d'une organisation, le Japan Key Technology Center (Key-TEC). Le but est de réinvestir les bénéfices de la privatisation du géant japonais des télécommunications : NTT. La plus grande part du capital initial du Key-TEC provient de la privatisation de NTT, et le budget annuel provient lui des dividendes des parts restant la propriété du gouvernement. Le Key-TEC investit dans la création d'instituts de recherche créés en commun par plusieurs sociétés. Des prêts conditionnels sont accordés aux sociétés participantes. Ils ne devront être remboursés qu'en cas de réussite d'un produit commercial final. Plus de 80 laboratoires et instituts semi-privés ont ainsi été créés. Les deux principaux sont le Protein Engineering Research Institute (PERI), à l'initiative du MITI, et l'Advanced Telecommunications Research Institute International (ATR), à l'initiative du MPT. Ces deux instituts bénéficient de moyens exceptionnels. Les chercheurs proviennent des sociétés participantes, d'instituts gouvernementaux (de l'AIST principalement) et d'universités. Ce type d'institut de recherche hybride et flexible, même s'il est encore trop tôt pour évaluer valablement leurs succès, est très probablement appelé à se développer au Japon.

Conclusion

En conclusion, l'AIST, bras du MITI pour l'orientation et la coordination de la recherche industrielle, a une très grande influence sur le développement de la recherche en général au Japon. Il représente également une vision globale science, technologie et économie. Ceci n'est certainement pas étranger à la performance économique actuelle du pays. Récemment le Japon a fait priorité de la recherche fondamentale et de l'internationalisation. Ces deux aspects ne sont d'ailleurs pas indépendants, puis qu'une des motivations d'inviter un nombre croissant de chercheurs étrangers est d'en attendre une contribution au changement de culture de recherche. Les enjeux sont énormes et nécessitent une évolution importante de l'organisation et de la culture scientifique. Mais le Japon peut se permettre de prendre son temps et des échecs partiels en chemin car il travaille, comme toujours, dans la durée.